samedi 24 août 2024

Un tableau bien païen au milieu de prélats

 

Edward Burne-Jones (1833-98), Le Jardin des Hespérides,
 1873, tempera, gouache et huile sur carte et toile,
119 x 98 cm, Hamburger Kunsthalle, Hambourg

Sur le mur d’en face se déployait une série de caricatures de prélats victoriens tirées de Vanity Fair, visages glabres ou à favoris, anémiés ou rubiconds, vaguement pieux ou pleins d’assurance au-dessus de la croix pectorale et des manches en batiste. De part et d’autre de la cheminée de pierre, avec sa devise gravée, étaient suspendues des gravures encadrées de personnages et d’endroits qui devaient occuper une place privilégiée dans le souvenir du maître des lieux. Mais le tableau qui se trouvait au-dessus était très différent. C’était une toile de Burne-Jones, un beau rêve romantique exsudant cette lumière surnaturelle si chère à l’artiste. Quatre jeunes femmes ornées de guirlandes et vêtues de longues robes roses et brunes de mousseline fleurie étaient groupées autour d’un pommier. L’une était assise avec un livre ouvert devant elle, un chaton niché au creux du bras droit ; une autre avait posé sa lyre à côté d’elle et regardait dans le lointain d’un air pensif ; les deux dernières étaient debout, l’une bras levé pour cueillir une pomme, l’autre tablier ouvert pour recevoir le fruit. Contre le mur de droite, Dalgliesh remarqua un autre objet de Burne-Jones : un buffet à roulettes haut sur pattes avec deux tiroirs et deux panneaux peints, représentant respectivement un enfant avec des agneaux et une femme nourrissant des oiseaux. Il se rappelait et le tableau et le buffet, mais si ses souvenirs étaient bons, c’est dans le réfectoire qu’ils les avait vus lors de sa dernière visite. Leur romantisme débridé était en parfait désaccord avec l’austérité du reste de la pièce.

P. D. JAMES, Meurtres en soutane,

 Fayard, 2001, trad. Éric Diacon, Livre de Poche, p. 80

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