dimanche 4 mai 2025

Archéologie théâtrale

 — J’ai quelque chose à te montrer… Une chose tout à fait extraordinaire ! a dit Peire en accueillant le troubadour. Cela pourrait bien bouleverser ton projet du Jeu d’Adam.
Fort intrigué par ce préambule, Guilhem a suivi son ami imagier jusqu’au bout du cloître, à l’endroit du déambulatoire où le vieux pavement a été arraché pour faire place au nouveau dallage. Tous deux s’arrêtent devant une tranchée de faible profondeur recouverte par une sorte de pont de planches. Une à une, Peire les enlève, faisant signe à Guilhem de s’approcher. Le troubadour n’en croit pas ses yeux. L’objet qui apparaît alors est une immense image.
Un homme, torse et jambes nues, les hanches et le bassin enveloppé d’une peau de mouton, s’approche d’une femme en longue tunique en train de jouer d’un instrument fait de deux chalumeaux réunis. En léger retrait, auprès d’une colonne, un jeune garçon aide un autre homme à enfiler une ample cotte peinte de feuillages et de lianes.
Tout, dans les postures et les mouvements, semble si naturel que l’on jurerait qu’ils vont se mettre à bouger pour de bon. Mais le plus fascinant, ce sont leurs visages qui sont doubles. Ceux de l’homme à la fourrure et de la femme musicienne. De vraies figures, superposées à leur propre face. D’autres visages, encore, sont disposés devant eux, par terre ou sur des tabourets, Les uns tristes, les autres gais. L’un d’eux paraît figé dans une effroyable colère. On croirait entendre une imprécation diabolique sortir de sa bouche grande ouverte tandis que son voisin, les yeux plissés, les pommettes hautes, semble rire aux éclats. Au premier coup d’œil, Guilhem a cru que c’était des têtes coupées. Or ce sont des visages vides, sans crâne, sans yeux, qui attendent que quelqu’un les ramasse et vienne les habiter. Comme s’il existait, indépendantes de la réalité, des émotions toutes prêtes auxquelles il ne reste plus qu’à donner vie.
— Voilà le théâtre que tu es en train de réinventer, dit Peire en désignant la mosaïque. Ces gens, que l’artisan a représentés, se préparent à raconter une histoire. Les masques qu’ils portent permettent au public de comprendre au premier regard qui est le personnage et quelles sont ses intentions.

François-Henri SOULIÉ, Magnificat, 

p. 281-2, Éditions 10/18, 2021

Les acteurs en coulisses, mosaïque romaine (Ier s. d. n. è.)
découverte dans la Maison du Poète tragique, à Pompéi,
Musée archéologique national de Naples

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