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Jacopo Tintoretto (1519–1594), Le jugement dernier, vers 1560-1562, Huile sur toile, 1450 x 590 cm, Église de la Madonna dell’Orto, Venise |
Avril 1564.
Jacopo Robusti a travaillé sur sa toile tout le jour et une grande partie de la nuit. Puis, accablé de fatigue, il s’est endormi, sans prendre la peine de se dévêtir, sur un fauteuil de son atelier. C’est la soudaine irruption du printemps dans sa demeure qui le réveille le lendemain matin. Un vent doux provenant de la lagune, qui a eu raison d’une fenêtre mal fermée, vient tout à coup lui rappeler qu’il existe, derrière les murs de sa maison, une autre vie, parfumée, pleine de soleil et du chant des hommes. [...]
Il referme alors la fenêtre et se dirige vers son chevalet. Il prépare ses huiles, ses pigments, se saisit de son pinceau et regarde attentivement sa toile. Son visage se crispe peu à peu. Et voici qu’il se met à peindre, au pied des personnages divins, des visages pleins d’épouvante et des corps convulsés ; voici que sa main, par ce clair matin de printemps, crée le tumulte, la souffrance et les cris des hommes à l’heure du Jugement dernier. Au premier plan, des corps nus, emportés par des torrents d’eau et de boue, tentent vainement de résister au courant. Ils s’arc-boutent, font saillir leurs muscles, s’agrippent à des troncs d’arbres, à des rochers, à tout ce qui peut les retenir quelques instants encore à la vie. Mais tous leurs efforts sont inutiles, et déjà un émissaire de la mort, au visage effrayant, s’avance parmi ces hommes et ces femmes agonisants. Jacopo, voûté sur son œuvre, plonge ces corps, dont le dernier souffle de vie vient de s’échapper, dans une obscurité brunâtre, faiblement éclairée par quelques drapés bleutés ou grenat qui recouvrent la pâleur des chairs.
Thierry MAUGENEST, Venise.net,
Liana Levi, Piccolo, 2003, pp. 11-12

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